Microstory

Rédigé le 18/08/2019
Maude Perrier


Tous les matins, c'est le même rituel. Gros écouteurs sur les oreilles, petit calepin dans une main, crayon dans l'autre, elle trouve une place assise et regarde autour d'elle.

Elle sait qu'elle a quasiment toute la ligne de métro à faire alors, elle prend le temps de chercher le bon visage, la bonne expression... le petit élément qui l'inspirera.

Elle, elle croque les visages des passagers. Pendant qu'ils ferment les yeux, regardent leur téléphone ou sont simplement perdus dans leurs pensées, elle les dessine dans son petit calepin.

La première personne qui attire son attention est une femme plongée dans sa lecture. Ses yeux se lèvent sans arrêt sur elle tandis que sa main crayonne sur une page blanche. La silhouette d'abord, puis la posture et le bouquin, posé sur ses genoux. En dernier elle s'attaque au visage, à son expression concentrée, au léger sourire sur ses lèvres.

Elle ne met pas bien longtemps à capturer l'instant : elle sait que les secondes sont comptées. D'ailleurs, à la station suivante, la femme ferme son bouquin, se lève et sort du métro.

Elle, elle sourit, ravie : voilà un portrait de plus dans sa collection.

A qui le tour, s'amuse-t-elle ?

Son regard balaie les gens qui sont dans le wagon, étudie ceux qui viennent d'entrer, cherche celle ou celui qu'elle aura envie d'immortaliser.

Elle ne met pas très longtemps à le trouver. Il est grand, très élégamment vêtu, et porte une sacoche d'ordinateur en bandoulière. Ce qui la séduit le plus, c'est qu'il a aussi des dreadlocks et une barbe de deux jours. Elle adore le contraste entre l'allure sérieuse et la cool attitude qui se dégage de lui. Elle l'imagine volontiers en baggy et tee-shirt plutôt qu'en costume cravate.

Oui, lui, il le lui faut. Sa galerie de portraits a besoin de ce genre de personnage, atypique, curieux, intéressant.

Alors elle griffonne. Elle fait aussi vite qu'elle le peut. Ses doigts sont fébriles, son cœur s'agite. Tout en le dessinant, elle s'imagine faire plus qu'un mini portrait. Elle le voit en grand sur une toile.

Elle va même plus loin. Elle se le représente, posant pour elle dans son atelier de peinture. Oserait-elle lui demander de tomber la veste ? De ne garder que la chemise et la cravate ? Voire que la cravate ?

Elle se met à pouffer, à perdre de sa concentration. Les images qui affluent devant ses yeux lui font rater son esquisse. Elle s'emballe, s'énerve.

Assise en face d'elle, une femme la regarde, se demande ce qui lui arrive. Elle tente de reprendre contenance, de se calmer.

Le train arrive en station, sa voisine se lève ; elle, elle baisse la tête, referme son carnet. Elle a besoin de retrouver ses esprits, d'oublier ce visage, cet homme qui vient de la bouleverser au point qu'elle n'est pas parvenue à le dessiner jusqu'au bout.

Lorsqu'elle relève la tête, enfin prête à passer à autre chose, elle se fige sur son siège. Là, juste en face d'elle, est assis celui qui l'a mise dans ton ses états.

De près, elle le trouve encore plus beau.

Sera-t-elle capable de terminer son portrait avant qu'il ne sorte de sa vie ? Rien n'est moins sûr...